Un projet de société libérale se dessine…
lundi 2 octobre 2006, par Allen Bougifit
La notion de rupture si chère à Nicolas Sarkozy et si complaisamment reprise dans les médias dominants n’est pas une nouveauté, tout au moins lorsque l’on analyse ce qui inspire et sous-tend la réalité qu’elle promet.
La « rupture » en question est tout d’abord une posture idéologique et politique que veut se donner le candidat de l’UMP Nicolas Sarkozy. Cette posture idéologique trouve ses racines dans un mouvement intellectuel commencé il y a longtemps et qui porte le nom de néolibéralisme. Terme peu à la mode en France et dans l’esprit des gens si l’on en croit les différents sondages d’opinion qui font ressortir que la majorité des personnes interrogées se déclarent plutôt hostiles au libéralisme, il fallait bien trouver une parade à cela.
C’est ainsi que la notion de rupture est apparue à la fois comme flatteuse dans l’inconscient populaire français faisant en quelque sorte vaguement référence à l’idée de révolution et de changement, de renouveau et aussi en permettant de masquer sous ce terme de « rupture », le contenu idéologique auquel elle renvoie : celui du néolibéralisme. Bref, toujours dans une optique communicationnelle, on accorde un a priori « positif » à une chose (le néolibéralisme) que l’on traduit sous un autre terme (la « rupture »). Sans doute est-ce ici que s’explique le pourquoi du terme de rupture qui est devenu comme un slogan dans la bouche de l’UMP et du candidat Sarkozy. Il faut que ça change ! Il faut rompre avec ce qui se faisait jusque-là et celui qui incarne ce changement, cette « rupture » c’est lui : Nicolas Sarkozy. Voilà en substance la structure du message qui doit être retenu.
Cette posture est particulièrement efficace tant elle est relayée dans les médias dominants et surtout tant elle a pris à contre-pied toute une partie de la gauche. Notamment celle incarnée par le parti socialiste qui semble englué dans sa guerre intestine pour l’investiture du parti aux prochaines élections présidentielles. La lourdeur des « éléphants » du parti socialiste tranche avec l’agitation - au moins médiatique - de l’électron Sarkozy. La « rupture » renforce l’effet.
La droite française, UMP en tête semble effectuer sa révolution idéologique. Il fallait que cela sorte ! Nicolas Sarkozy a prévenu : la droite doit en finir avec son complexe, dire et assumer d’être de droite. Il faut faire « bouger les lignes » comme le déclare Nicolas Sarkozy, faisant glisser le centre de gravité du débat politique sur son terrain, sur ses thèmes, sur son idéologie. On a pu prendre la mesure de cela en ce qui concerne le thème de la sécurité/insécurité par exemple. Mais là ne s’arrête pas le processus.
Sans doute est-il utile de replacer ce que traduit la volonté de l’UMP et de son candidat Nicolas Sarkozy dans un contexte historique et politique plus ancien. Cette évolution idéologique et programmatique de la droite française fait écho à ce qui a pu être observé il y a de cela plusieurs dizaines d’années, tant aux Etats-Unis qu’au Royaume-Uni, notamment au tournant de l’année 1973, en pleine crise économique. C’est à ce moment que l’offensive libérale se concrétise dans ces deux pays et que les doctrines les plus critiques à l’égard des mesures de solidarité sociale et du keynésianisme se font très vives.
Sans doute est-ce ici que l’on peut dater l’émergence de la « rupture originelle » de la pensée politique libérale qui s’apparente à un mouvement intellectuel. Mouvement intellectuel, c’est-à-dire qui correspond à une idéologie pensée, théorisée et structurée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui s’inscrit dans une opposition et une réaction, théorique et politique, à l’égard de l’interventionnisme étatique incarné par l’Etat social (Welfare State).
L’un des premiers à avoir construit une analyse théorique néolibérale forte, et assumée comme telle, est Friedrich August von Hayek qui publie en 1944 « The Road to Serfdom » (traduit en français par « La route de la servitude »). Cet ouvrage constitue en quelque sorte la charte fondatrice du néo-libéralisme. Une attaque passionnée contre toute limitation par l’Etat du libre fonctionnement des mécanismes du marché y est développée. Ces entraves sont dénoncées car elles contiennent, à son avis, une menace mortelle contre la liberté économique mais aussi politique. A cette époque, la cible immédiate de von Hayek est le Parti travailliste anglais. [1]
Le message de von Hayek, très clair, peut être résumé ainsi : malgré ses bonnes intentions, la social-démocratie modérée anglaise conduit au même désastre que le nazisme allemand, au servage (serfdom) moderne. Il fallait quand même oser comparer un système social-démocrate au nazisme !
C’est à partir de cette période que le néolibéralisme va débuter sa longue quête pour atteindre et diffuser ses idées, tant dans les sociétés occidentales que dans les sphères politiques et économiques, dans les lieux de pouvoir. Ce n’est que dans les années 1970-80 que les premiers fruits de ce travail de longue haleine commencent à avoir un effet visible au niveau politique. C’est ce qu’on peut appeler la « rupture originelle » à laquelle fait écho la « rupture » que portent aujourd’hui Nicolas Sarkozy et l’UMP ; sorte de réplique de la secousse idéologique néolibérale qui a d’abord touché les Etats-Unis puis le Royaume-Uni.
Ainsi, la « rupture originelle » du milieu des années 70 se concrétise avec l’arrivée de gouvernement conservateur aux Etats-Unis et au Royaume-Uni avec les mandats Reagan, puis Bush père et aujourd’hui fils, et au Royaume-Uni avec les années Thatcher où les conséquences sociales et politiques ont été particulièrement importantes en termes d’orientations économique et monétaire, de protection sociale, d’emploi, d’éducation…
Après avoir remis en perspective d’où vient cette « rupture » prônée et portée par Nicolas Sarkozy, venons en maintenant à ce qu’elle est pour lui et ce qu’elle promet pour les citoyens français appelés à se prononcer dans les mois qui viennent lors des élections présidentielles et législatives notamment.
La « rupture » en question est donc l’enveloppe communicationnelle d’un contenu libéral sur lequel le Ministre de l’intérieur-candidat promet de s’appuyer pour transformer le « modèle français ». A cette fin, Nicolas Sarkozy ne ménage pas ses efforts pour pointer les défauts de la société française que l’UMP a pourtant réformé à tout va depuis presque 5 ans. Mais les critiques formulées par Nicolas Sarkozy vont bien au-delà de la dernière législature. Comme rappelé en introduction, c’est bien en « rupture » avec ce qui se fait depuis trente ans que Nicolas Sarkozy entend développer son programme.
Rompre avec ce qui se fait depuis trente ans est un objectif pour une part louable, nécessaire se diront certains. Toutefois, Nicolas Sarkozy semble oublier ou vouloir faire oublier qu’il n’est pas né de la dernière pluie. Son parcours politique au sein de l’UDR à partir de 1974 où il adhère, puis au RPR et dans les différents cercles du pouvoir depuis plus de 20 ans, doit nous faire prendre conscience qu’il n’est pas tout à fait étranger à ce qui s’est fait depuis 30 ans. Si ce n’est directement tout au moins a-t-il soutenu et milité pour ce qui s’est fait. Il a été aussi président du comité de soutien de Jacques Chirac en 1980. Il déclarait aussi en 1983 à propos de Charles Pasqua : « Tout le monde sait que je suis son double ». Il est aussi conseiller en communication auprès du Gouvernement lors de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Maire de Neuilly en 1983, député en 1989, ministre du budget en 1993 sous le gouvernement Balladur… Au-delà de ce parcours bien rempli dans les arcanes du pouvoir au cours de ces trente dernières années, sa critique envers ce qui s’est fait durant cette période est pour le moins surprenante tant il y est directement associé. Cela ne manque pas d’audace. Si certains aiment en lui qu’il fasse ce qu’il dit, force est de constater qu’il oublie aussi de dire ce qu’il a fait…
Certes, il n’échappe à personne que ce genre de propos en forme de promesse est aussi là pour renvoyer le Président Chirac qui a été successivement Premier Ministre en 1986 dans un gouvernement de cohabitation, puis Président de la République depuis 1995, devant ses propres responsabilités dans cet échec que déplore Nicolas Sarkozy. C’est une façon de renvoyer une part de la responsabilité vers ses « frères-ennemis » de droite, mais c’est aussi pour bien marquer sa différence par rapport à la gauche socialiste, communiste et écologiste au niveau politique. Mais c’est aussi pour lui un moyen facile pour se démarquer d’une certaine façon de faire de la politique comme il le déclarait le 30 septembre dernier encore salle Gaveau devant les nouveaux militants de l’UMP : « J’aimerais qu’on comprenne qu’on ne peut pas faire de politique sans audace. Je veux la rupture avec la façon de faire la politique », ce qui « ne signifie en rien », a-t-il affirmé, « l’abandon des idéaux qui ont guidé notre peuple ». Mais « ce petit monde ne supporte pas l’idée que cette rupture puisse être politiquement inclassable », a-t-il conclu, en appelant à une « révolution politique et culturelle qui fera de la France le pays de tous les possibles ». [2]
Ce faisant nous touchons ici, un des problèmes pour Nicolas Sarkozy : Comment donner l’illusion de se démarquer alors même qu’il est partie prenante depuis plus de vingt ans d’une politique et d’une façon de faire de la politique ?
L’un des problèmes pour lui en tant que présidentiable, est effectivement de se démarquer de la politique du gouvernement actuel qui semble engranger les échecs économiques et sociaux. Et comme, d’un autre côté, il la soutient et en est partie prenante, il est obligé de mettre la barre très haut et surtout très à droite. D’où la notion de « rupture » sur des bases toujours plus néolibérales… Pour cela, il n’hésite pas à aller chercher loin cette ligne de démarcation politique en allant sur des postures et des thèmes du Front National dont le fond de commerce repose justement sur la rupture avec les politiques de la gauche et de la droite parlementaire. C’est toute la logique du « sortons les sortants » si cher au candidat du FN qui excelle dans l’amalgame « tous les mêmes », sauf moi qui incarne la « rupture »… Mais Sarkozy prend aussi de cours comme nous l’avons déjà dit le parti socialiste, qui semble incapable, faute d’idées nouvelles ou tout au moins clairement exprimées comme telles, d’apparaître comme une alternative crédible…
Reste qu’au-delà de la « rupture » dont il se fait le chantre, il est nécessaire de constater qu’en terme de bilan des politiques qu’il a soutenu, porté, voté ou encore mise en place, on peut, là encore, rester quelque peu circonspects, pour ne pas dire plus… Quelle est en effet la réalité de sa différence ? Quel crédit accorder au succès de ce qu’il promet comme changements au regard de ce qu’il a fait au cours de son exercice des responsabilités ?
Au final, quel est donc le contenu politique de cette « rupture » ? Que propose Nicolas Sarkozy qui n’ait pas été déjà essayé en France ou ailleurs ? Pour quels résultats ? Sur quoi s’appuie-t-il en termes de projets politique et de société ?
Ces quelques questions méritent bien qu’on s’y arrête un peu, tant elles interrogent cette posture de l’homme de la « rupture » qu’il souhaite incarner.
Tout d’abord, Nicolas Sarkozy n’est pas un petit nouveau dans la vie politique comme nous le relevions précédemment, contrairement à ce qu’il tente de faire croire ou prétend implicitement.
Ensuite, les propositions qu’il fait s’appuient finalement tant sur un bilan politique de ces 5 dernières années notamment (mais pas seulement) où il a été l’un des éléments moteurs des gouvernements Raffarin et Villepin, tant au Ministère de l’Intérieur qu’au Ministère de l’Economie et des finances. Force est de constater que la réussite n’est pas franchement au rendez-vous aussi bien sur le front de l’économie et de l’emploi que sur ceux dont il a la charge en tant que Ministre de l’Intérieur (son thème de la sécurité/insécurité par exemple en est une triste illustration).
Par ailleurs, on ne peut pas non plus constater qu’il ait porté véritablement un autre discours, différent sur le fond et les buts, que ce que l’ensemble de la droite UMP a porté : il a été partie prenante des réformes les plus contestées et contestables tant sur la façon de procéder que sur les bénéfices obtenus pour le pays et les citoyens.
Quelques exemples pour illustrer le propos :
Bref dans tous ces domaines, Nicolas Sarkozy nous a donné à voir aussi bien les contenus politiques que la façon de faire de la politique qu’il entend développer. En quoi est-ce bien différent ? En quoi est-ce si porteur d’espérance comme il le promet ?
Le projet politique de Nicolas Sarkozy et de l’UMP trouve son inspiration dans divers sources. La première, idéologique et historique se situe comme nous l’avons soulevé dans un premier temps dans le lien avec la « rupture originelle » que constituent l’émergence et le développement de la pensée néolibérale venue des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Sans doute est-ce aussi ce qui explique d’ailleurs son admiration pour le modèle anglo-saxon de société. Son récent voyage aux Etats-Unis permettant d’illustrer et de rendre encore plus visible cette admiration. Ce faisant son désir de rapprochement avec les Etats-Unis et son approche « atlantiste » en matière de politique internationale n’en est que plus logique. Cela n’est en soit pas surprenant, tout au plus est-ce le signe d’une absence de contradiction idéologique ce qui permet de saisir qu’il y a bien une stratégie politique et idéologique clairement structurée et construite de sa part. Le hasard n’y est pour rien et la coïncidence matérialise cette stratégie politique et idéologique.
Dans le prolongement de cette première source d’inspiration idéologique, il y a aussi par exemple un certain nombre de travaux et de réflexions, tels ceux contenus dans le rapport Camdessus du nom d’un ancien président du FMI. Nicolas Sarkozy s’inspire très largement du contenu de ce rapport pour donner du contenu à sa « rupture ». Dès 2005, Nicolas Sarkozy a mis en avant sa vision de la « rupture ». Il en appelle à des « choix » radicaux. Pour cela il a prévenu : « Rien, ni personne ne m’empêchera d’aller jusqu’au bout ». [3] Mais aller au bout de quoi ?
Au bout de ses promesses ? Sans doute… Tout du moins peut-on penser que celle-ci il la tiendra à la différence de ce qu’il avait déclaré concernant GDF qu’il s’était engagé à ne pas privatiser et d’y maintenir une participation d’au moins 70 % de l’Etat. Ce qui ne l’empêche pas aujourd’hui de renier sa parole et de voter la loi autorisant la fusion-privatisation avec Suez au mépris de la parole politique qu’il avait donné au moment de l’éclatement EDF-GDF…
Au bout de quelles promesses alors ?
Telles sont les promesses de « rupture » dont nous parle Nicolas Sarkozy à mot couvert, habillant son projet du paravent d’une « liberté ». Mais non pas la liberté des citoyens mais celle des marchés, celle qu’autorise l’argent que seule une infime partie possède…
Voilà sans doute ici résumées les grandes lignes de la « rupture » que porte en lui et en son projet politique Nicolas Sarkozy. C’est une rupture néolibérale dont le coût sera social, politique et idéologique. Le courage de Nicolas Sarkozy pour faire avancer ce projet de société, est un nouvel et puissant outrage à la solidarité, à la laïcité, à l’égalité et à la liberté ; autant de valeurs qui fondent notre société. La question qui sera posée aux électeurs en 2007 est donc plus que de savoir s’ils veulent où non de Nicolas Sarkozy comme président de la République. Il s’agira aussi de savoir quelle société et rapports sociaux ils entendent accepter.
L’empreinte de l’idéologie structurante de la « rupture » incarnée par Nicolas Sarkozy, sera-t-elle de celle que laissent les tongs de son parti sur le sable des plages, ou la marque profonde d’une mutation de la société française ? Tel est l’enjeu de la question sous-jacente à la rupture néolibérale. Telle sera aussi la question à laquelle il s’agira de répondre lors du vote pour les élections Présidentielle et législatives de 2007.
[1] Les élections s’annoncent en Grande-Bretagne et le parti travailliste va finalement gagner en juillet 1945, portant Clement Attlee au poste de premier ministre.
[2] Nicolas Sarkozy, discours d’accueil des nouveaux militants de l’UMP, à Paris, Salle Gaveau le 30 septembre 2006
[3] C’est par cette affirmation que Nicolas Sarkozy a achevé, son discours de clôture de l’université d’été de l’UMP à la Baule, dimanche 4 septembre 2006.