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Sécurité et insécurité

  Insécurité : le Cheval de Troie d’une idéologie politique ?

vendredi 29 septembre 2006, par Allen Bougifit

Depuis les élections de 2001 où le thème de l’insécurité/sécurité est devenu central dans « l’accroche marketing » des candidats non seulement de l’extrême droite, mais aussi de la droite (UMP), il n’y a pas eu une semaine sans que ce sujet ne soit abordé, utilisé, mis en avant pour justifier des choix politiques tendant vers plus de répression.

Officiellement, entendons par là selon les instituts de sondage et enquêtes d’opinion et repris par certains partis politiques, l’insécurité/sécurité est un thème très important, voire central, pour les français. L’insécurité/sécurité est bien plus qu’un thème politique. Ne serait-ce pas une sorte de cheval de Troie d’une idéologie politique ? En France, c’est sans doute Nicolas Sarkozy qui s’est le plus investi sur ce concept et ce qu’il représente, comme personne jusqu’ici, se transformant de ce fait en « Monsieur sécurité » (ou insécurité c’est selon). Plébiscité et soutenu sur ce terrain par des médias toujours dans ses pas pour se faire les relais d’une communication millimétrée, Nicolas Sarkozy n’a pour autant finalement fait que recycler ce que les « Think Tanks » américains les plus conservateurs ont depuis plusieurs années théorisé et mis en pratique avec les succès que l’on sait...

Pourtant, au-delà de cet emballement médiatique et politique, opportunément bien mené, il faut tenter de dépasser les discours tantôt provocateurs, tantôt menaçants, pour tenter d’y voir plus clair. Qu’est-ce qu’a apporté concrètement la politique menée par Nicolas Sarkozy en matière de lutte contre l’insécurité ? Depuis presque 5 ans, il n’a eu de cesse de se faire le porte drapeau d’une rigueur, d’un retour à l’ordre qui se devait de régler la question de cette insécurité. La répression est devenue le credo, la « tolérance zéro » la ligne directrice d’une politique clairement assumée : mettre en place en France un modèle sécuritaire théorisé et appliqué depuis longtemps – avec les résultats que l’on constate – aux Etats-Unis.

Cette politique est tout d’abord à lier à l’homme, Nicolas Sarkozy, et cela pour deux raisons essentielles. La première tient au fait qu’il voue une réelle admiration pour le modèle de société américain qui mélange un ordre conservateur et un capitalisme totalement débridé. La seconde raison tient quand à elle au fait qu’il a su voir en cette thématique de l’insécurité/sécurité le moyen de se montrer sous les traits de l’action, du dynamisme, se démarquant finalement tant à droite qu’à gauche d’une sorte de tempo politique monotone.

Il s’est donc placé aux yeux de tous comme le « Monsieur propre et Monsieur sécurité ». Cette posture d’homme politique, toujours en action et dans le « concret » engendre inévitablement des réactions contradictoires envers lui. Nicolas Sarkozy énerve au moins autant par ses discours et propos que par la réalité de sa politique mise en place depuis 5 ans. Le bilan de son action est-il si bon que ne voudrait le laisser croire le Ministre de l’Intérieur aidé en cela par des médias dominants pour le moins complaisants ? Prétendre que le Ministre de l’intérieur est un « démagogue », un « pompier pyromane » ou un professionnel de « l’agitation stérile », un « homme d’action et de force » suffit-il à résumer cette politique et les actions qu’il a mis en avant au cours de ces dernières années ? Sans doute pas…

D’ailleurs, même si Nicolas Sarkozy a tout fait pour personnaliser la question de la sécurité/insécurité autour de lui, ce n’est pas pour autant qu’il faut céder à cette tendance à la personnification de la politique. La politique qu’il a contribué à mettre en place, qu’il a impulsé, a été votée et portée par l’ensemble des parlementaires de droite, UMP et UDF ensemble. L’intérim assuré au Ministère de l’intérieur par Dominique de Villepin n’a d’ailleurs en rien modifié l’orientation politique du tout sécuritaire.

Toutes ces questions et propos liminaires méritent un examen en profondeur, dans la durée de cette législature, pour que nous puissions nous faire une idée de cette politique de sécurité mise en place sous les bons auspices de Nicolas Sarkozy et de sa majorité parlementaire.

Occuper l’espace médiatique et incarner l’idéologie politique sécuritaire…

Tout d’abord, il est une chose qui confirme son réel engagement pour la question de la sécurité/insécurité, c’est comme nous le remarquions en introduction, son omniprésence sur le sujet. Nous avons assisté à une réelle OPA du ministre sur la question. Quel qu’en soit le bilan et bien qu’il ait été soutenu par sa majorité, Nicolas Sarkozy ne le devra qu’à lui-même, tant il s’est évertué à pratiquer un « absolutisme sans partage » sur le thème de la sécurité/insécurité.

Cette omniprésence sur cette question tient sans doute au fait qu’il est parmi ceux à droite qui se situent à la pointe de cette évolution idéologique que l’on pourrait comparer à la révolution conservatrice qu’ont connu les Etats-Unis au tournant des années 1970-80. Cette omniprésence est avant tout médiatique, communicationnelle et illustre une évolution de l’approche politique qui consiste à utiliser à plein les moyens de diffusions de masse que sont les médias dans leur ensemble. Mais cette omniprésence démontre aussi, toute la maîtrise de l’idéologie politique sécuritaire qui anime Nicolas Sarkozy et une part grandissante de l’UMP. Par la même, une sorte de renversement idéologique se trouve incarné, celui d’une politique de droite, conservatrice, et assumée comme telle. C’est sans doute ce qu’exprime le terme de « rupture » dont il se fait par ailleurs le laudateur…

Pour bien saisir l’évolution idéologique, il faut revenir au contexte qui favorisera l’émergence de ce basculement vers l’idéologie sécuritaire.

Les faits-divers de l’insécurité : retour sur le contexte d’un phénomène médiatique et politique…

C’est véritablement dans la période pré électorale de la présidentielle de 2002 que le thème de l’insécurité s’est peu à peu imposé dans les discours médiatiques et politiques. Cependant, dès les années 1995, cette question commence à surgir aux détours des discours d’abord de droite, mais aussi de gauche comme en témoigne en 1997, le Colloque de Villepinte où le PS s’empare aussi de la question de la sécurité sous l’impulsion du Ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement. Puis, de façon plus précise encore, avec les dispositions prises par le Ministre socialiste, Daniel Vaillant (Loi de Sécurité quotidienne en 2001).

Jacques Chirac n’est pas en reste et évoque largement la question de la sécurité durant sa campagne. Cela avait le mérite d’orienter les médias dominants vers ce thème plutôt que sur l’histoire des « billets d’avions » dont le paiement semblait peu clair comme le révélait alors le Canard enchainé au cours de l’année 2001, sans que cette affaire n’aboutisse comme pour le reste des allégations concernant la gestion des finances de la mairie de Paris…

Donc globalement, on note une sorte de déplacement de la question de la sécurité/insécurité qui se rapproche du centre de gravité du débat politique à l’approche de l’élection présidentielle. Cela va ensuite s’accélérer sous l’angle des faits-divers qui vont prendre le devant de la scène politico-médiatique.

La logique des faits-divers s’impose dans le traitement de l’actualité. Les médias dominants égrènent les drames de la vie quotidienne comme si soudain la société française était soumise à une violence nouvelle, comme si l’insécurité devenait plus forte. Les reportages se multiplient, montrant à la grande messe du 20 heures ce qui d’habitude ne se résume que dans les colonnes de modestes journaux de la presse régionale… On assiste alors à un effet grossissant qui échappe sans doute pour une part aux journalistes eux-mêmes, mais qui conditionne une opinion publique, la société française, de telle sorte que les questions de sécurité/insécurité prennent le pas sur toutes autres considérations.

Un décompte statistique avait d’ailleurs était réalisé pour l’émission « Arrêt sur images », en mai 2002, qui permet de saisir cet emballement médiatique. Ainsi, selon le décompte fait pour l’émission, du 1er au 21 avril 2002, cinquante-quatre sujets sur l’insécurité, dont 5% de sujets « positifs » (par exemple, sur des dispositifs de prévention) ont été diffusé sur TF1. Après le 21 avril 2002 et sur une période équivalente de trois semaines, il n’y avait plus « seulement » que dix sujets sur l’insécurité en général, dont 40% de sujets « positifs ».

Dans ce contexte, la raison cède le pas devant les passions et les sentiments, impressions et émotions. Le point culminant de cette période se situe sans doute, trois jours avant le premier tour de la présidentielle. Le 18 avril 2002, un septuagénaire est agressé à Orléans. Selon son récit, deux voyous auraient tenté de le rançonner avant de mettre le feu à son pavillon. Paul Voise, cet homme âgé de 72 ans, devient le visage et le symbole de cette France qui vit l’insécurité avec toute la détresse que cela représente.

Pourtant, aucun média ou presque n’a, par la suite, suivi l’affaire ni même révélé que l’enquête n’a jamais débouché après cette agression. Un suspect a été mis en examen le 28 février 2003, mais laissé en liberté et le 18 février 2005, la justice prononce un non-lieu pour le suspect de l’agression.  [1]

La France a peur, le sentiment d’insécurité s’immisce partout, l’impression en est renforcée par l’emballement médiatique et politique sur ce terrain. Les multiples déclarations de Nicolas Sarkozy, mais plus largement de la droite et de l’extrême droite, consistent à résumer la situation en France comme insoutenable. Ce terrain de la peur et de l’insécurité permet d’ignorer le bilan défendable au niveau social et économique du gouvernement Jospin, pour stigmatiser son « échec » en matière de sécurité. Le 21 avril, où le candidat d’extrême droite se retrouve au second tour face à un Jacques Chirac ayant à peine fleureté avec les 20 % au premier tour, suffit à plonger les français dans une atmosphère inquiétante où la peur, l’insécurité et le choc de voir l’extrême droite au second tour prolonge le climat social jusque-là profitables aux idées conservatrices voire réactionnaires.

La gauche K.O. se retrouve mise à la remorque d’un discours qui fait écho à un « sentiment d’insécurité ». Cette atmosphère s’impose dans les esprits. Partout ou presque, l’insécurité devient une sorte d’épouvantail qui est agité pour ne plus répondre aux questions qui dérangent sur les terrains économiques et sociaux, sur celui de la pauvreté, du logement, des salaires… En novembre de la même année, le Congrès des maires de France a pour thème : la sécurité. La presse développe elle aussi ce thème, les « experts es sécurité » occupent les plateaux télé, les reportages se multiplient…

Globalement, l’insécurité/sécurité est partout ou presque et accapare les esprits que ne manquent pas d’inquiéter les discours démagogiques pas seulement venus de l’extrême droite…

Le virage politique et idéologique : de la police de proximité à la répression.

La peur, la violence, la criminalité, tous ces traits dessinent le quotidien d’une France vivant dans l’insécurité. C’est le point de départ d’un tableau qui a lui seul doit justifier le recours à une politique répressive, ferme et sans concession, ni circonstance atténuante à l’égard de tous ceux qui, de l’incivilité à la criminalité doivent payer, être soumis à un Etat intransigeant. Le « laxisme », « l’accompagnement social », « l’éducation » et la « prévention » mis en avant pour caricaturer les politiques du gouvernement précédent n’ont plus court… La répression prend le pas sur la police de proximité. C’est la fin de l’option choisie par la gauche qui voulait placer la police au cœur des cités, à proximité des habitants. C’est un virage politique et idéologique. Souvenons-nous des déclarations de Nicolas Sarkozy : en février 2003, le ministre tance ainsi publiquement le directeur départemental de la sécurité publique de Toulouse, Jean-Pierre Havrin, l’un des promoteurs de la « police de proximité » au cabinet de Jean-Pierre Chevènement. Nicolas Sarkozy n’hésite pas à caricaturer la situation : les policiers ne sont pas, dit-il, des « assistantes sociales » et ne sont pas là pour organiser des « matchs de foot ». Le ton est donné pour la mise en place de la politique sécuritaire chère au Ministre de l’intérieur…

Dès lors, pour Nicolas Sarkozy, toute sa communication consiste à marteler un message de fermeté dont l’orientation est la répression. Faire la guerre au crime et à la délinquance, aux incivilités, s’attaquer à l’insécurité en faisant peur à ceux qui terrorisent les braves gens… Ainsi peut-on résumer les grandes lignes du discours du Ministre. Qui oserait, comme il l’invite parfois au détour d’un discours, braver cette volonté politique qui l’anime ?

Personne ou presque, le rouleau compresseur médiatique laisse peut de place au débat, à l’analyse et au détail. Il faut frapper autant les esprits que sur le terrain, dans les rues et les quartiers… D’ailleurs ces deux dimensions : l’idéologique et le culte de l’action sur le terrain s’auto entretiennent sous les projecteurs des caméras qui mettent en lumière les opérations coup de point contre les délinquants qui sévissent dans les « quartiers » et « banlieues » stigmatisés comme des fabriques de voyous. Qui pose alors la question de savoir pourquoi la délinquance y sévit ? La question ne se pose pas car elle nécessiterait de s’arrêter un instant sur des causes. Or, le Ministre ne s’embarrasse pas des causes trop occupé à montrer les conséquences qui justifient sa politique sécuritaire et répressive.

Pourtant arrêtons-nous un peu tout de-même. Tout d’abord, sur la question des moyens mis en places par le Ministre pour mener à bien sa croisade contre le mal qui gangrènerait nos cités. Sa politique s’appuie sur « (…) les mêmes effectifs, qui restent stables (130 864 fonctionnaires au 1er septembre 2005, dont 70 148 affectés à la police en tenue et 14 964 aux CRS) ». Alors, la priorité est redonnée au répressif. « Nous avons réduit une partie de la présence policière qui n’était pas adaptée pour affecter des fonctionnaires aux brigades anticriminalité et aux compagnies d’intervention, explique le directeur de la sécurité publique, Philippe Laureau. A Bordeaux, par exemple, le nombre de commissariats est passé de 32 à 23. »  [2]

Ainsi, si on y regarde de plus près, au-delà du discours volontariste, médiatiquement relayé, le Ministre ne donne pas vraiment l’impression de doter la police des moyens que ses déclarations demanderaient pour être suivies d’effets sur le terrain. Certes, la répression se fait sentir, les arrestations se multiplient, des chiffres sont régulièrement avancés par son Ministère pour montrer l’efficacité de sa politique, mais on se trouve finalement face à des chiffres contesté et des résultats discutés… Les faits constatés, c’est-à-dire comptabilisés par l’OND (observatoire National de la Délinquance) ne sont pas la réalité dans la mesure où certains éléments comme le dépôt de mains courantes ne sont pas comptabilisées. Les chiffres avancés pour ces derniers mois aussi discutables qu’ils soient révèlent que les mesures de fermeté et du tout répressif n’apportent pas les effets escomptés. Les résultats positifs de la politique sécuritaire menée sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy semblent apparaître comme un leurre, bien loin des discours d’autosatisfaction dont les médias dominants se sont fait l’écho à de multiples reprises… Les vols avec violence ont augmenté de 7,1 % selon les chiffres publiés par le Ministère en août 2006 pour la dernière année. Les violences physiques augmentent de 10 % selon ces mêmes sources.

En plus, de la mise en cause des fondements de cette politique sécuritaire, certains mettent aussi en cause cette politique en matière de moyens humains tant dans la police qu’au niveau de la justice. Il est davantage question de redéploiements des forces que de hausse des effectifs. On déshabille ici pour en remettre là. De plus, si les effectifs policiers n’augmentent que très peu, il est un domaine où la carence est tout aussi parlante c’est celle de la justice.

En effet, si la volonté de multiplier les arrestations est manifeste chez le Ministre de l’intérieur, il n’en reste pas moins que tant qu’un jugement n’a pas été prononcé, être arrêté ne signifie pas être coupable. On constate qu’au final la justice, elle, n’a pas plus de moyens pour rendre justice. Ainsi, la politique sécuritaire ne se soucie guère de la justice et des conditions dans lesquelles elle doit être rendue aux citoyens. C’est l’une des autres facettes pernicieuses de l’idéologie sécuritaire, la justice n’importe que peu sauf au niveau législatif dans la mesure où la logique pousse à plus de sévérité. Les lois Perben durcissant l’arsenal juridique et les peines est le signe tangible de l’idéologie répressive et sécuritaire qui anime le gouvernement depuis 5 ans maintenant.

Toutefois, la justice fait aussi, à l’occasion, office de fusible pour tenter de masquer l’échec de la politique sécuritaire. D’ailleurs, le dernier contre-feu allumé par Nicolas Sarkozy illustre le peu d’intérêt et de respect qu’il entend accorder à la justice, à la séparation des pouvoirs. Empêtré dans les mauvais chiffres sur la délinquance qui confirment là encore l’échec de sa politique sécuritaire, le Ministre pointe les responsables : les magistrats du tribunal de Bobigny qui seraient trop « laxistes, voire « permissifs » et qui ne condamneraient pas assez avec sévérité à son goût des gamins récidivistes…

Pourtant, le taux de réponse pénal a grimpé en flèche dans les affaires de délinquance. En 2005, en Seine Saint-Denis, il atteint 85 % soit 2 points au-dessus de la moyenne nationale. C’est un indice d’incarcération qui montre à lui seul que la fermeté et la répression sont bien présentes dans ce tribunal. Mais ces chiffres révèlent aussi un cruel constat d’échec, car comment se réjouir de voir des jeunes gens se retrouver en prison ? Les renforcements des lois allant dans le sens d’une plus grande sévérité sont le seul signe patent d’une influence de cette idéologie sécuritaire sur le domaine de la justice. Les multiples modifications de l’ordonnance de 1945 montrent toute la détermination politique à accentuer la rigueur des peines, notamment pour les jeunes, mineurs et jeunes majeurs.

Les mesures et les peines sont déjà bien existantes et cela pour les enfants dès 10 ans :

- Dès 10 ans, un mineur risque une sanction éducative (interdiction de rencontrer la victime, confiscation de biens et objets…).

- Dès 13 ans, la peine éducative peut-être accompagnée d’une mesure éducative (admonestation, remise de l’enfant à un responsable, liberté surveillée…), amende, placement obligatoire dans un centre éducatif fermé (CEF) ou en prison (éventuellement assortie d’un sursis avec ou sans mise à l’épreuve).

- De 16 à 18 ans, les sanctions précédentes sont applicables. Avec l’accord, le mineur peut être condamné à effectuer un travail d’intérêt général, être condamné à de la prison ferme.

Toutefois, la surenchère sécuritaire et répressive est toujours en vogue dans les rangs de l’UMP comme en témoigne la proposition du député UMP Georges Fenech qui propose « (…) la suppression des tribunaux pour enfants, au profit de juridictions correctionnelles de droit communs pour les mineurs multirécidivistes. » Mais là encore les chiffres montrent que la question de la récidive souvent mise en avant pour justifier toujours plus de sévérité est un leurre : 80 % des jeunes convoqués chez un juge ne récidivent jamais ! Pour les 20 % restant, le sociologue Sébastien Roché qui a mené des recherches sur ces questions démontre que seuls 5 % sont vraiment des délinquants juvéniles multirécidivistes qui commettent à eux seuls les trois quarts des infractions.

Mais, dans le domaine des moyens pour pouvoir effectivement rendre justice dans de bonnes conditions, c’est le vide ou presque. Cette dimension contribue aussi à détériorer les conditions pour juger les personnes arrêtées. Les droits démocratiques des citoyens à avoir un procès juste et équitable s’en ressentent. Mais qu’importe la forme pourvu que les chiffres des condamnations et des emprisonnements traduisent statistiquement la logique répressive et la « tolérance zéro ». Le nombre des détenus explosent, les prisons sont pleines et surpeuplées au point que la France est condamnée pour des conditions de détention inhumaines, indigne d’un pays qui se veut le pays des Droits de l’homme…

Mais la politique sécuritaire ce ne sont pas que des chiffres aussi discutables qu’ils soient ou seulement de la communication visant à rendre présentable l’arrière cour d’une politique sécuritaire implacable. Les mesures ne manquent pas pour illustrer le durcissement des options politiques qui réduisent dans le même mouvement les libertés.

Citons pêle-mêle quelques-unes des dispositions qui se sont mises en place illustrant ce durcissement :

- Loi de sécurité quotidienne puis loi de sécurité intérieure,

- Contrats locaux de sécurité,

- Les couvre-feux,

- L’abaissement de l’âge pénal à 13 ans,

- L’ouverture de nouveaux centres de détention pour mineurs,

- La suppression des allocations familiales aux familles de délinquants,

- Fichage systématique…

Bien d’autres mesures pourraient être encore ajoutées. Celles-ci donnent une vue d’ensemble d’un processus qui n’a pour autre but que de punir toujours plus, de culpabiliser au besoin les familles au non d’une « responsabilisation ». Les dispositifs à l’égard des jeunes sont particulièrement symptomatiques d’une volonté de mettre au pas cette jeunesse qui inquiète, qu’on ne comprend plus, ces « nouveaux barbares » sans foi ni loi qui s’en prennent aux braves gens… Quel est le résultat concret de cette politique répressive ? Peut-on trouver des motifs de satisfaction qui répondent aux objectifs mis en avant par le gouvernement pour justifier ce que de plus en plus de gens considèrent comme des mesures liberticides ?

Discours stigmatisants et premiers signes de l’échec d’une politique sécuritaire

Grisé ou encouragé, selon les avis, Nicolas Sarkozy poursuit, intensifie sa politique au cours de l’année 2005. Il est suivi en cela par les médias qui trouvent en lui une sorte d’icône de la « politique réalité » basée sur le sensationnel et le spectaculaire. De mises en scènes en phrases chocs, de faits-divers et drames, ou encore les déplacements auprès des troupes sur le terrain, tout ceci représente autant de ruisseaux qui alimentent les fleuves médiatico-politiques où sont charriés les mesures toujours plus fermes et répressives du Ministre de l’intérieur.

La politique sécuritaire devient plus parlante comme en témoignent les propos du Ministre et de ses lieutenants de l’UMP qui d’interview en mesures politiques laissent transparaitre une pensée toujours plus extrême. La surenchère entraine toujours plus loin et dévoile un peu plus le fondement de cette politique dit de lutte contre l’insécurité. Ainsi, de la lutte contre la délinquance et l’insécurité, on passe à la chasse aux « racailles », au « nettoyage au Karcher », bref à un discours qui matérialise une idéologie qui s’éloigne des notions de respect de la République à l’égard de ses citoyens.

La stigmatisation s’entend dans les discours qui traduisent la réalité d’une conception de la société française. Ainsi, sont pointés du doigt les « jeunes », les « jeunes de banlieue », les « jeunes d’origine étrangère » ceux que l’on montre au reste du pays comme des sous-citoyens, des citoyens de seconde zone… Ce faisant, la stigmatisation, l’amalgame des personnes et des territoires ne laissent que peu de place à la réflexion sur la réalité sociale. Là encore point de place pour saisir les causes… La discorde et l’opposition des uns par rapport aux autres devient une sorte de message implicite au discours politique. Il y a ceux qui veulent s’en sortir et travailler… et ceux qui sont des délinquants comme si la « nature » en avait décidé ainsi… À partir de ce discours mystificateur, la réponse politique c’est encore et toujours la répression de cette « nature criminogène ».

Ne faisons pas l’économie de nouvelles questions face à cette posture idéologique assumée et revendiquée par le Ministre de l’intérieur. Qui peut penser ou laisser penser cela dès lors qu’on se dit responsable politique ? Quel est l’intérêt pour un Ministre de la République que de construire ou laisser se construire des cloisons et des murs dans une société ? Dessiner les lignes de partage entre le bien et le mal, entre les méritants et les parias, n’est-ce pas pratiquer une politique de ségrégation sociale ?

Ce faisant, il n’est bien sûr jamais question d’aborder ce qui produit et reproduit l’insécurité : les causes sociales et économiques n’ont que peut l’occasion d’être mises en avant. Pourtant, l’insécurité est finalement avant tout sociale au sens où elle est l’expression de situations de fragilité vécues et intériorisées par des millions d’hommes et de femmes soumis aux conséquences implacables du chômage, du mal-logement, de la pauvreté, du manque d’éducation, des inégalités et discriminations sociales, de l’exclusion… La démagogie n’est-elle pas le terreau le plus criminogène tant elle nourrit la violence et le ressentiment les uns envers les autres dans la société ? « Les démagogues font d’autant mieux leurs affaires qu’ils ont jeté leur pays dans la discorde. » nous rappelle Esope.

Le résultat tant de la communication du Ministre de l’intérieur que de sa politique trouve comme réponse celle de milliers de jeunes qui ne supportent plus cette situation où ils sont les « suspects-bouc-émissaires » sur le dos desquels vient se repaîtrent les discours démagogiques sur l’insécurité. Les émeutes dans les villes françaises au cours de l’automne 2005 ont illustré non seulement l’échec patent d’une politique répressive, mais surtout le fossé entre la police et les citoyens qui ne voient en elle qu’une force répressive bien loin de sa mission de gardienne de la paix et de la protection des citoyens. Les jeunes, les pauvres et les immigrés sont bien évidemment les plus stigmatisés et les plus touchés, mais de plus en plus de personnes mêlent leurs voix pour dénoncer cette atmosphère basée sur l’intimidation, la discrimination, la répression et la suspicion généralisée dont est victime une part importante des citoyens du pays. Cette idéologie politique sécuritaire prend la forme aux yeux de nombreux citoyens, d’une guerre contre la société elle-même.

Bilan : l’insécurité sociale demeure et la répression s’impose...

A l’heure du bilan de cette politique menée tambour battant par Nicolas Sarkozy, sans doute sera-t-il utile de passer en revue les faits évoqués précédemment et si peu développés au cours de ces dernières années. Une politique se juge moins en terme médiatique que sur une analyse des faits reliés à la réalité. Or, la réalité parle d’elle-même, l’insécurité n’a pas était vaincue, mais la répression s’est imposée à tous sans discernement. Finalement, on en vient à se demander si Nicolas Sarkozy, et plus largement l’UMP, n’ont pas saisi le thème de l’insécurité et l’inquiétude et les peurs des français comme on se saisit d’un chausse-pied pour faire rentrer les consciences dans un modèle de société où l’ordre et l’idéologie sécuritaire règnent en maitres à penser.

La France est-elle capable d’accepter et d’intégrer le modèle de société sécuritaire importé des Etats-Unis par Nicolas Sarkozy et quelques autres ? Sans doute que ce sera aussi un des enjeu auquel répondre des élections présidentielles et législative de 2007.


Quelques sites à visiter pour compléter le point de vue sur l’insécurité :

http://www.groupeclaris.org/

http://lmsi.net/rubrique.php3 ?id_rubrique=25

[1] voir article de Yves Bordenave et Régis Guyotat, Le Monde daté du 20 février 2005

[2] Paru dans L’Express du 17/11/2005 « Proximité ou bâton » par Eric Pelletier, Jean-Marie Pontaut

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